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 La Tombée de l'Hiver. II. Asakt'tha

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Assahab
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MessageSujet: La Tombée de l'Hiver. II. Asakt'tha   Mar 7 Aoû - 11:49

I. Le départ.

« La tombée de l'hiver... »


Assahab attendit les dernières lueurs du jour avec une fébrilité et une impatience qu'il avait du mal à dissimuler. Sa décision avait été prise depuis plusieurs semaines, mais il reportait l'affaire, chaque soir. Il ne pouvait s'empêcher de trouver continuellement prétexte à ces retards qu'il s'imposait. Tantôt, il convenait avec une emphase exagérée que le temps était bien trop maussade pour une si longue route. Tantôt, s'affaissant tout à coup sur sa chaise, il mimait une fatigue extrême qu'il se plaisait à croire. Pendant quelques Lunes, il avait cru que cette pensée persistante allait fuir d'elle-même de son esprit s'il lui accordait le temps. Avec patience, il en contrait chaque jour l'insolence impérieuse qui le poussait au mouvement et à l'imprudence, en chassait les vapeurs enivrantes qui l'entouraient d'une nostalgie amère mêlée de remords. Le plus souvent, l'idée même de ce qu'il voulait tenter suffisait à le faire frémir, et il repoussait alors sans mal son entreprise, embrassant avec une joie presque frénétique cette forme de lâcheté crasse qu'il méprisait en toute autre circonstance et qui était impropre à son rang et à ses devoirs.

Les Lunes s'étaient succédé cependant, et le vent tiède des matins d'été avait balayé depuis longtemps les derniers frimas, sans qu'il ne put venir à bout de cette pensée qui germait en dépit de tous ses efforts. Cette graine obsédante qu'il privait de lumière, de substance, qu'il cherchait à concasser par le martèlement énergique de sa raison, cette graine avait éclos malgré tout, s'était accrochée peu à peu à la moindre parcelle de son crâne, l'enfouissait sous des feuillages qui poussaient plus vite qu'il ne savait les couper. Et ce soir même, elle avait engendré une nouvelle suggestion qu'il ne pouvait plus ignorer, qu'il devait s'empresser de vérifier.Le temps, loin de le guérir, l'avait vaincu.

Derrière les voilures, la chaleur rougeâtre du soleil s'était éclipsée dans une dernière génuflexion, et le noir happait les sombres bâtisses d'Hurlevent, s'enroulait autour des gouttières et pressait d'une main froide les derniers passants qui s'attardaient encore. Un chapiteau de nuages opaques écrasait la cité. L'air, moite, humide et immobile, semblait d'un poids insoutenable. Les bêtes elles-mêmes cherchaient un abri, s'enroulaient au fond d'un tonneau ou trouvaient avec délectation la cavité inoccupée d'un mur délabré. Considérant qu'il avait assez attendu, le ciel émit un premier grondement qui déchira le silence et fit trembler les murailles comme un coup de canon.

« Il est temps, fais seller Dun'Galaâd», déclara sobrement Assahab en levant les yeux sur Pasicale, qui se tenait comme à son habitude à côté de la porte, impassible et raide. Le serviteur frissonna intérieurement - son statut lui interdisait de le faire explicitement.

- Monseigneur ne souhaite-t-il pas se donner le temps de la réflexion ? Le temps est exécrable, l'orage gronde déjà, et nul doute que la pluie s'abattra sur vous par torrents. De plus, votre journée a été excessivement chargée. Vos cernes sont bien plus creusées qu'à l'habitude.

- Officiellement, je suis en mission de représentation auprès d'une faction amicale de la Horde qui souhaite me rencontrer en personne comme preuve de bonne volonté. Le reste ne regarde aucune des Quatre Familles. Allons, je tiens à partir avant les premières pluies. La voix d'Assahab et son regard indiquaient cette fois-ci le caractère inflexible de sa résolution.


Pasicale hocha tristement la tête et s'en alla d'un pas guindé et lent. La porte claqua sourdement, accompagnée d'un nouveau coup de tonnerre.


***



- En voilà encore un qui s'est perdu. C'est pas un endroit pour les gens habillés comme toi, tu ferais bien mieux de partir, tu as la tête d'une belle rançon.

- Aucun risque, deux gardes m'attendent à l'entrée de la ruelle et endigueront toute menace.

- Des gardes ? Tu es venu me faire rentrer ? Le dernier garde qui a voulu me faire rentrer cherche encore son oreille, et ta petite tête blonde pourrait bien rouler dans le caniveau... A propos de caniveaux, tu as les pieds en plein dedans. Je ne te le conseille pas, les gens se soulagent directement dedans, par ici, quand ils sortent des tavernes. Et c'est plein de rats et de maladies. Voilà, tu seras mieux par là...C'est la première fois que tu sors de chez toi ?

- N...Non. Je suis juste là pour ...discuter. Le couteau, ...vous pouvez le ranger. Il n'y a pas d'égouts, par ici ?

- C'est bon pour les quartiers chics de vos Seigneuries de Lordaeron. Tout s'écoule en plein air, par ici. Alors, tu veux discuter avec moi ? J'aime pas trop qu'on se moque de moi.

- C'est que... Oui...Mère m'a demandé de vous parler. Vous avez perdu votre bracelet ?

- Arrête de me regarder comme ça. Mon bracelet, je l'ai arraché... Comment tu sais ça ? T'es pas bien net, tu sais. Tu me suivais ?

- Non, non, non ! Pas du tout ! L'explication est fort simple, je vous ai vue, la semaine dernière, chez ce boulanger, qui vous avait dénoncée... Vous êtes orpheline ?

- J'en sais rien, mes parents m'ont lâchée à l'orphelinat dans mes premiers jours. Je devais être un poids insupportable, une chose de ce genre. M'est d'avis qu'ils coulent une vie paisible quelque part.

- C'est terrible...

- Je crois moi que tu ne sais absolument pas ce qui est terrible... Tu t'appelles comment ?

- Assahab Thivaël Al'Bahan Al'Luhin.

- C'est pas un nom ça, c'est une insulte, par ici. Décidément je tirerais une belle somme de ta petite tête blonde. Et arrête de me dévisager comme si un Titan te barrait la route, sinon je ressors mon canif, il présenterait bien ses hommages à ta gorge, comme on dit chez vous.

- V... Vous connaissez les Titans ?

- Tu me prendrais pas pour une idiote, des fois ? L'orphelinat, c'est plein de Soeurs, avec pleins de principes stupides. Elles parlent de reliques Saintes à haute voix, mais font des choses ignobles à côté, et battent les enfants qui désobéissent... M'est d'avis qu'il y a rien de pire que la sainteté. En dehors, ca sent bon le savon mais c'est plein de vers dégoûtants à l'intérieur. Enfin, elles nous faisaient la classe, et nous ont appris "l'histoire du monde". Un fichu tissu de mensonge, si tu veux mon avis.

- C'est faux !

- Oh, t'emballe pas, tête blonde...Les principes, c'est un luxe de riches.

- C...Comment-vous appelez-vous ?

- Mes parents m'ont donné un nom aussi stupide que le tien, je crois, mais je l'ai oublié. Au Cratère, on m'appelle Perce-Neige. Paraît que je suis plus précoce que les autres... Ca suffira pour toi aussi...

- Le Cratère ?

- Ma parole, t'es encore jamais sorti de ta forteresse dorée... Viens, J'vais te montrer un truc. Par contre, les deux gorilles en plaque là-bas, ils restent ici, ou ils sont morts. Tiens, ils sont partis, d'ailleurs...

- C...C'est vrai qu'il ne sont même plus là. C'est un nouvel Exercice, certainement, je suppose.

- Ta mère est tout à fait folle...Enfin, tu me suis, alors ?

- C'est dangereux ?

- Très.



***




L'orage se déchaînait alors qu'Assahab quittait la forêt d'Elwynn, au grand galop, en direction du nord.

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Dernière édition par le Mer 8 Aoû - 15:55, édité 1 fois
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Assahab
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MessageSujet: 2. L'Assaut   Mar 7 Aoû - 16:39

2. L'assaut.

Assahab caressa avec douceur le flanc fumant de Dun'Galaâd et l'attacha à une sorte de platane plus large que haut qui recouvrait totalement la bête de son feuillage dru. La jument accueillit ces instants de repos avec une joie reconnaissante et entreprit immédiatement de brouter les maigres herbages qui luttaient encore pour survivre à la tyrannie ombrageuse imposée par l'arbre. Lui-même s'assit un instant et fourra avec avidité un morceau de pain humide dans sa bouche. Depuis l'instant où il avait passé les portes d'Hurlevent, les trombes de pluie impétueuses n'avaient pas cessé, et la solide cotte qu'il avait amenée était transpercée de part en part, gelée par le ruissellement continu de l'ondée qui en ramollissait le cuir. Levant légèrement la tête, il aperçut l'ombre de la misérable cahute en roseaux et en chaumes qu'il cherchait depuis plusieurs jours, écrasée par les hautes montagnes qui se dressaient derrière elle. Elle était entourée de quelques champs cultivés qui dormaient et subissaient docilement les fantaisies du ciel. Il y avait là des choux et quelques potirons trop maigres encore pour servir de repas. Une faible lueur s'échappait d'une ouverture pratiquée dans le curieux mur végétal de la misérable cabane, celle d'une bougie ou d'une lanterne, certainement.

Assahab se redressa et ôta la capuche de soie sombre qui lui couvrait une grande partie du visage. Une vague d'appréhension se saisit de lui. Depuis plusieurs nuits, il avait redoublé d'efforts, utilisé la plupart de ses contacts et bon nombre de faveurs pour enfin découvrir ce lieu, au beau milieu d'un plateau peuplé de fougères sèches, traversé par quelques coyotes hurlant tristement. Mais peut-être ne le reconnaîtrait-on même pas, peut-être aurait-il à se battre. Sa main vint agripper la Marque, et son esprit chavira un instant.


***


- L'as-tu suivie ?

- Non, Mère. Je suis rentré immédiatement. Les deux gardes qui m'avaient été assignés semblaient avoir disparus, j'ai jugé la situation trop dangereuse.

- Ne t'avais-je pas commandé de lui parler, et de la suivre ?

- Bien sûr...Seulement, j'ai cru bon de faire preuve de prudence. Il semblait qu'elle cherchait à m'attirer en un endroit mal fréquenté, et que ceci allait me plonger dans une situation très dangereuse. Père n'a-t-il pas lui-même souvent recommandé le retrait plutôt qu'une mort certaine ? Une armée ne doit-elle pas éviter autant que possible un affrontement lorsqu'elle sait qu'elle ne pourra vaincre ? N'est-il pas sage de fuir en ce cas ?

- En ce cas très précis, c'est exact. Seulement, tu n'es pas une armée, Assahab, et ton ennemi n'est pas une harde enragée de monstres ignobles, mais une petite fille. Que t'ai-je dis, lorsque je t'ai envoyé la retrouver ?

- Qu'il était dans l'intérêt des Quatre Familles que je la retrouve, que je la suive, et que je découvre tout d'elle, que les Pairs de la Plume m'en sauraient gré.

- Eh bien, sais-tu donc tout ce qu'il est possible de savoir sur cette enfant ?

- Elle se nomme Perce-Neige, c'est bien une orpheline.

- Mais sais-tu où elle vit, de quoi elle se nourrit, qui sont les gens qui l'ont prise sous leur coupe ? N'as-tu rien d'autre à m'offrir qu'un surnom que le vent lui-même aurait su m'apporter plus vite ?

- N...Non. J'ai dû abandonner, par prudence, comme je vous l'ai conté déjà. Et les gardes...

- Il suffit. Tes actes déshonorent les Quatre Familles entières. Qu'en est-il de l'Honneur, que tu as étudié lors de la dernière Leçon.

- Je comprends... C'est un Exercice.

- Si tu l'avais compris, tu te serais acquitté de cette tâche sans frémir, comme tous les autres Pairs l'ont fait avec succès, avant toi. Vaux-tu moins qu'eux ?

- ...

- Allons, retrouve-là, et examine en toi-même pourquoi l'honneur est le mouvement de l'âme.

- Il...est tard. Le soleil décline déjà. Il serait plus prudent et plus aisé de la trouver demain.

- Je te chasserai moi-même de la Grande Demeure au prochain signe de lâcheté...



***


Une silhouette imposante s'était dressée sur le seuil de la hutte, au loin. Dun'Galaâd s'ébroua nerveusement, et le souffle rond qui s'échappait de ses naseaux sembla attirer l'attention de l'autre. Bien vite, une arme se mit à luire avec férocité dans sa main, et la boue s'écarta devant lui alors qu'il s'élançait en une course effrénée. Assahab comprit que sa jument était repérée et s'avança, la main sur la garde de son épée. Sans laisser à l'autre le temps d'avancer plus encore, il cria, d'une voix claire :


« Shaenth'ak Lok'Tar Zepok ! »


L'annonce n'eut pas l'effet escompté. La masse imposante qui fondait sur sa monture dévia sa course et la lame courbe de la hache s'abattit avec fracas sur lui l'isntant d'après, visant le crâne et ne lui laissant qu'un souffle pour esquiver. Il s'écarta autant qu'il put, et le coup glissa sur la maille de son bras dans un bruissement aigu. A peine s'était-il redressé qu'un coup violent écrasa son estomac. Le sang afflua violemment vers son cerveau, et il tomba inerte sur le sol. La conscience de la pluie et de cette masse guerrière qui cherchait à le briser s'estompèrent, et ses pensées s'envolèrent dans le délire de son inconscience.


***




Assahab se retrouva devant cette ruelle dans laquelle il s'était engagé quelques heures auparavant. Il n'aurait plus su dire quel chemin l'avait mené jusque là. Toutes ses pensées s'effilaient dans un brouillard opaque qui les avalait voracement. Les réprimandes de Luhin l'avaient accablé, lui qui se sentait toujours gonflé d'honneur et certain des choix qu'ils faisaient. A présent, il cherchait une explication. Très tôt, il avait été sûr qu'il s'agissait là d'un Exercice, qu'il devait par sa conduite se montrer irréprochable, pour l'honneur de ses illustres ancêtres - "pour la perpétuation des Hauts-Faits millénaires", balbutia-t-il, récitant la glose pompeuse de l'Initiateur. Qu'y avait-il donc dans les pierres grises et irrégulières des murs ou l'aspect de cette rue qui l'avait fait reculer ? Il crut trouver une réponse dans le liquide sale, tiède, à l'odeur infecte d'urine et d'excréments qui s'écoulait dans le caniveau tapis d'épluchures rances. C'était autre chose, il n'était pas précieux au point d'être rebuté par la crasse. Il n'était pas non plus lâche pour reculer devant les propositions aventureuses d'une fillette. D'ailleurs, bien vite, il avait compris la nature de l'Exercice, et il se savait surveillé discrètement. Quelque part, dans l'ombre, on veillait autant à sa sécurité qu'on jugeait ses actes.

« Tiens tiens, revoilà la petite tête blonde... Tu t'es enfui comme un voleur!Encore un peu, et ta place sera parmi nous! »

Assahab sourit gauchement devant l'apparition de Perce-Neige, et comprit l'objet de sa gêne et de ses réticences. Il y avait dans ces manières frustres, dans ce franc-parler grossier, ces cheveux trop courts et cette petite charpente maigre, sale et mal mise quelque chose d'horriblement vulgaire, une infamie évidente qu'aurait décrié n'importe quel Initiateur de la Balance.

« Eh ben...Tu deviens timide ?? On dirait une épée en train d'être forgée. Mal assurée, prête à rompre sous le marteau, et rouge sous le soufflet! Tu semblais plus assuré quand tu te faisais accompagner de toute ta suite. »

Perce-Neige l'observait d'un sourire malicieux, le pied triomphalement posé sur une caissette en ruine qui gisait là, le nez hautain et les front crasseux. Les mains d'Assahab étaient en feu, il recula d'un pas. Il ressentait en lui-même l'expression du plus profond dégoût. L'objet de son écoeurement, cependant, n'était pas la fille, mais bien plus les émotions qu'il sentait poindre en lui-même. Ce qu'il voyait là lui plaisait. Il ne s'était pas enfui sous le coup de la frayeur, ou même de la prudence, tout à l'heure, mais bienà cause l'envie extrême et déraisonnée qu'il avait eu de suivre la jeune fille, de voir dans quelle aventure sordide il allait se trouver. Il fit un pas en arrière pour battre retraite, mais le souvenir du verbe glacé de Luhin le cloua sur place.

« J'vais t'emmener au Cratère, si ça te tente toujours...allez, viens... Tu as quel âge ?

- T...Treize ans.

- J'en ai quinze, et il faut toujours écouter ses aînées ! En route, tu t'amuseras bien si tu n'y laisses pas ta peau ! Ta Mère t'as dit de venir, après tout, non ?

Perce-Neige éclata d'un rire cristallin qui fit frissonner Assahab, s'approcha et le tira sans ménagement par le bras. Le jeune garçon suivit avec étonnement, terreur et délice la jeune fille.



***



« Te voilà réveillé, Alamaneth. Tout n'était pas ainsi, autrefois. »


En entendant ces paroles grossièrement ciselées, exprimées dans un Commun rocailleux, chaud et maladroit, les Paupières du Grand Commandeur se soulevèrent, avec peine.

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MessageSujet: 3. Shaenth'ak   Mer 8 Aoû - 17:49

3. Shaenth'ak

3.1. Le réveil


[Edit voué à disparaître] : le brouillon avait malencontreusement pris la place du définitif, avec toutes mes excuses[/edit]
[HRP] Comme toujours, les souvenirs sont en violet, les dialogues en orange[/HRP]



« Reste étendu sagement, le breuvage que je t'ai fait avaler pendant ton inconscience n'a pas fini d'agir, et tu tomberais comme une masse si tu cherchais à quitter ta couche. »

Assahab acquiesça lentement, réprimant un geignement plaintif. Chaque mouvement qu'il effectuait le brisait de douleur. On avait dû le rouer de coups une fois au sol. Ses yeux entr'ouverts ne discernèrent d'abord rien au travers de l'épais brouillard qui voilait son esprit. Une vive lueur le fit cligner des yeux quelques instants, puis enfin des images brouillées se formèrent devant lui. Il crut reconnaître la cahute qu'il observait avant l'assaut de son habitant. A l'intérieur, elle semblait plus misérable encore. L'ensemble se composait d'une seule pièce circulaire, et trop petite pour deux s'il en jugeait par l'odeur de musc et de sueur âpre qui se dégageait de celui qui le soignait. Au centre de la salle, quelques braises rendaient leur dernier souffle et le vent s'engouffrait en hurlant par la fenêtre ou les interstices du mur, percé de part en part. Cette habitation était une véritable ruine. Lui-même se trouvait couché au sol, sur un mince lit de paille tressée qui n'arrivait pas à faire oublier les pierres pointus sortant de la terre et déchirant son dos.

Assahab prit encore quelques goulées d'air, les yeux fermés, écoutant avec une attention inquiète la respiration haletante et bestiale de l'être qui se trouvait à côté de lui. Enfin, sa vision s'affirma et il put examiner l'hôte. Un vague sourire parcouru de douleur se forma sur ses lèvres.

« Shaenth'ak.... Tu es bien celui que je voulais trouver. Le Mal s'est-il en fin de compte emparé de toi, pour que tu réagisse de la sorte à des paroles pacifiques ? »

« J'aurais plutôt tendance à dire qu'il s'est emparée de toute la race humaine. Mes champs ont été attaqués sept fois et ma hutte détruite autant de fois. Je ne prends même plus la peine de l'arranger. Un endroit misérable pour accueillir un invité, j'en suis conscient. Est-ce ainsi qu'Alamaneth travaille à fortifier la Grande Trève comme il l'a toujours prétendu ? Ses efforts semblent bien vains, quoiqu'il en soit.»

Un large sourire empreint de bonhomie naquit sur les lèvres de son interlocuteur. Deux énormes canines s'extirpèrent de sa bouche grande ouverte et vinrent effleurer des joues charnues et verdâtres. Ses énormes mains serraient avec une dextérité surprenante une cuillère minuscule dont il se servait pour remuer une mixture épaisse et noire. Assahab comprit que l'odeur infâme ne venait pas de l'Orc, mais de cette chose qu'on lui avait fait avaler, et il jugea qu'une telle soupe devait pouvoir réveiller un mort. Lorsque enfin Shaenth'ak réprima son rire, sa voix mua en un roulis doux et régulie, chose inouïe pour une masse aussi imposante. Il déroula un Commun presque parfait, loin de la voix rocailleuse qu'Assahab avait déjà pu entendre.

« Il semblerait que je n'ai pas encore perdu l'usage de vos mots. Je ne les aime pas, tu le sais, ils sont si éloignés des êtres et des esprits. Mais nous avons déjà eu cette discussion, autrefois, et c'est moi qui étais alité ! Alamaneth a de la chance. Si son précieux pendentif ne luisait pas au plus profond de la nuit, je lui aurais réservé le même sort qu'aux brigands qui sont venus tuer mon bétail, la nuit passée. Alamaneth a une belle jument, elle porte l'éclat d'une race fière, et convient bien à son maître. Elle ne méritait pas qu'on l'attache au seul lieu ou pousse une sauge si amère qu'elle en dégoûterait un affamé. Je l'ai libérée pour qu'elle puisse vaquer à son aise, ou s'échapper de ton emprise, mais elle s'obstine depuis à rester devant la porte, et ne touche même pas aux fourrages que je lui ai apportés. Elle s'inquiète. Alamaneth a trouvé dans cette bête un ami très fidèle.

- Alamaneth espérer bien en trouver un autre, en venant ici ce soir..

- Et il ne sera pas déçu !


L'Orc battit bruyamment des mains, et ranima les braises à l'aide d'une tige en bois. Au dehors, on pouvait entendre le hénissement rauque de Dun'Galaâd, qui s'excitait d'entendre la voix de son cavalier. Shaenth'ak marmonna quelques bribes d'Orc à son encontre - cela sembla définitivement la calmer - puis poursuivit, à l'adresse de son interlocuteur.

- J'ai cependant idée qu'Alamaneth ne se serait pas déplacé par ici seul, et en pleine nuit, s'il n'avait pas eu une requête très spéciale à formuler. Il ne s'agit pas d'une affaire diplomatique, et cela n'a rien à voir avec Thrall ou avec la Horde, n'est-ce pas ?

- Shaenth'ak serait-il devenu Long-Voyant, avec le temps ?



L'Orc partit dans de nouveaux éclats de rire.

- Eh bien qui sait ? Alamaneth pensait sans doute retrouver ici le valeureux guerrier et compagnon de Thrall qu'il a connu voici dix ans ? Oui, je crois bien que cela doit faire autant d'années. J'ai servi quelques temps encore dans sa garde rapprochée, après la dernière guerre, puis j'ai quitté son service. L'Odeur infecte des Réprouvés qui se promenaient en ville comme si cette terre leur appartenait m'a rendu insupportable ma tâche. Et je m'étais promis de cultiver un jour mes propres terres. J'effectue encore quelques tâches pour la Croisée, au Sud, mais pour le reste, je suis vieux, et brisé. Une chèvre hargneuse aurait raison de moi, à présent !

Assahab s'aperçut qu'effectivement, sa vieille connaissance avait bien changé depuis leur dernière rencontre. Sa peau se craquelait à présent comme un vieux cuir, traversée de méchantes cicatrices, et le poil que la recouvrait avait blanchi. Les longues tresses qui impressionnaient tant les jeunes Grunts à l'époque avaient disparues et sa tête était soigneusement rasée à présent.

- Je dois en déduire que je vaux moins qu'une chèvre hargneuse, en ce cas !, essaya Assahab en souriant.

- Les humains ne valent rien, la nuit, s'ils n'ont pas de torches ou de flèches enflammées à distribuer. Je ne comprends toujours pas d'ailleurs pourquoi tous ces brigands se jettent sur mes champs au plus profond de l'obscurité. Ne savent-il pas que j'y vois bien mieux qu'eux ?

- Ils s'imaginent qu'ils se portent d'autant mieux qu'ils vous fréquentent peu, race maudite, ironisa le Grand Commandeur, avec bienveillance.

- J'imagine. Tout n'était pas ainsi, autrefois....Tout n'était pas ainsi.

- Shaenth'ak a raison, c'était bien pire. Nous vous retenions dans vos enclos, comme du bétail.

- C'était bien là ce qu'il convenait de faire. Le mal qui nous rongeait aurait eu tôt fait de vous anéantir également. Vos Anciens étaient plus sages que les dignitaires imprudents qui vous mènent à votre perte désormais. Mais nous évoquerons le passé plus tard. Qu'Alamaneth m'explique ce qui l'amène, et je verrais si je peux aider un vieil ami...


***


« Monseigneur Thivaël, pourrais-je solliciter quelques minutes de votre attention avant que vous ne rejoigniez les chambres de Dame Luhin, estimée entre toutes ? »

La voix cristalline et vibrante qui s'était engouffrée dans le Dôme d'Anmar arrêta la course du jeune garçon et brisa le sourire niais qui s'attachait obstinément à son visage. Il se dressa hâtivement sur ses deux jambes, adopta une posture parfaitement protocolaire et chercha d'où on l'interpellait de la sorte. Ses mains se mirent à trembler convulsivement et il se sermonna intérieurement pour autant de stupidité. Bien vite, une jeune fille se détacha d'une colonne située à moins de dix pas de lui. Elle s'avança avec une grâce étudiée, retenant habilement les pans de sa robe immaculée si bien que cette dernière ne touchait jamais le sol. Ses longs cheveux blonds recouvrirent ses joues belles et pâles alors qu'elle offrait l'Athimie dans une coordination parfaite. Pour quelques secondes, Assahab se tint gauchement, bouche-bée, puis rendit plus maladroitement encorele salut. Enfin, il rassembla ses esprits comme il convenait de le faire et se composa un visage avenant, dénué d'émotion, mimant les traits qui se dessinaient invariablement sur le visage de son Père, à chaque rencontre protocolaire.





« Ce sera un immense honneur pour moi que d'accorder une heure entière à Dame Gauphron. Mon esprit ne saurait d'ailleurs voir traverser l'ombre d'un refus dans ses humbles méandres. Dussé-t-elle mander une année entière de mes services. Servir la fille du Grand Commandeur est un honneur.»



Un sourire aimable traversa le visage de la jeune fille, et tout à coup son être entier changea. Assahab observait toujours avec un étonnement particulier cette mutation subite, qui transformait cette princesse majestueuse, altière et divine, en amie aux manières simples, en confidente au regard attentif. Elle serra rapidement le jeune homme contre elle, puis l'entraîna vers un large banc courbé qui suivait et bordait les murs blancs de la Grande Demeure. Sa voix rayonnait avec chaleur et berçait agréablement le garçon.

« C'est absolument formidable, Assahab ! La demeure entière ne parle que de tes dernières prouesses ! La plupart des Elèves en sont abasourdis ! »

- Mes...prouesses ? Qu'ai-je donc fais ?

- Allons, s'aventurer au Cratère, et en ressortir indemne, aucun d'entre nous n'aurait sérieusement osé !

- C'était ... un Exercice, il n'y avait pas lieu de refuser, ou de se soustraire aux intérêts de l'Ordre !

- Allons, voilà que tu parles déjà comme un dignitaire important.

- C'est que je m'essaie à imiter la grandeur de ton style.

Les deux enfants se tirèrent la langue dans un mouvement amusé et exagéré. La jeune fille reprit. Elle souriait toujours et ne quittait pas Assahab des yeux.

- Allons, personne n'a eu droit à un Exercice aussi... tranchant... Il paraît que tu as été blessé ?

- Je...Ton Exercice était bien pire encore... Pas une blessure, une simple égratignure au cou.

- Un coup de couteau évité avec prestance ! Et qui venait du plus grand des bandits, à ce que l'on dit ! Il semblerait qu'il y ait du vrai à tout le bien qu'on dit sur toi à l'Armurerie. Le Haut-Capitaine te réserverait déjà une place à la Veille! Je crois qu'il en ira autrement, et que tu seras bientôt convoqué par le Concile même

- Pourquoi aler au-devant de tous ses devoirs, sachant qu'ils s'abbattront fatalement sur nous?

- Tu raconte des sottises. Etre reçu par le Concile est la promesse des plus haute charges! Allons, nous y reviendront, il faut tout me raconter, à présent!

- Je...C'est l'heure de ma Leçon, Asthaaba. Plus tard, entendu ?

- Entendu, tu n'y couperas pas!

Une porte s'ouvrit, une Plume Protectrice venait d'entrer. La confidente s'en fut dans un mouvement de robe, et la Princesse salua dans le plus infini raffinement. Assahab s'en alla rapidement, penaud, soulagé d'avoir échappé à l'interrogatoire. Ce qu'il avait vécu là-bas était si difficile à décrire qu'il lui semblait que ce devait être uniquement le fruit de son imagination. Et l'image obsédante de Perce-Neige, de son front sale et de ses manières curieuses revenait sans cesse dans son esprit. Le garçon se caressait pensivement le cou, alors qu'il pénétrait dans la vaste salle où une voix hurlante intimait sa volonté d'écouter le plus parfait silence.



***




« Je souhaite atteindre et converser avec Asakt'tha, je souhaite qu'elle oeuvre pour moi auprès de Ceux Qui n'Ont Qu'un Souffle. Je dois retourner à la Tombée-De-L'hiver, et commémorer.»


L'Orc se fendit d'un rire énorme, exagéré, et nerveux : ses yeux s'étaient plissés, et scrutaient à présent le sol avec la plus extrême gravité.

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Assahab
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MessageSujet: Re: La Tombée de l'Hiver. II. Asakt'tha   Mar 14 Aoû - 15:35

3.2. Les Hauteurs (partie 1)

[HRP] Je n'ai pas réussi à placer l'ensemble du texte en un message, mais les deux parties doivent être comprises comme un seul ensemble[/HRP]


Bien vite, le gloussement outrancier de Shaenth'ak s'éteignit, et son large front se barra d'une gravité pensive, faisant ressortir une altérité guerrière que l'âge n'avait pas effacée. Ses yeux, à demi-mangés par le nez majestueusement large qui les séparait, scrutèrent fixement le sol noir de terre et de cendres pendant quelques secondes. Puis, Lentement, Shaenth'ak installa sa carcasse impressionnante devant le feu, accompagnant son mouvement d'un grognement fatigué. Là, il observa longuement le brasier tiède et agonisant, balayé par le vent qui s'engouffrait dans la hutte. Plusieurs minutes passèrent ainsi, sans qu'un mot ne fut échangé.

Assahab se gardait bien d'entamer la conversation, observant pieusement le moindre mouvement de son vieil ami, rongé par l'impatience. L'immobilité et le silence contraint qu'il subissait lui comprimait les poumons, emballait les battements de son coeur, enlisait d'exaspération la marche galopante de ses pensées. Le métal froid de la Marque lui brûlait la poitrine, sa main tremblait du désir d'en arracher la chaînette. Il souhaitait en finir, se noyer dans l'action et enfin accomplir ce qu'il avait décrété, une fois pour toute, immédiatement : trouver Asakt'tha, atteindre la Tombée de l'Hiver. Son regard déchira l'espace, fondit une nouvelle fois sur cette masse verdâtre dont il espérait tout. Shaenth'ak n'avait toujours pas bougé.

Il chercha à se rappeler ce qui avait provoqué cet enivrement qui l'avait conduit depuis les bureaux d'Hurlevent jusque dans les Tarides. Sa décision avait bien sûr germé, lentement, à l'ombre du travail harassant qu'il s'imposait depuis des Lunes, depuis des années. Inconsciemment, l'impossibilité même de son entreprise l'avait éloigné paisiblement du jour de sa réalisation. Mais, subitement, le nom oublié d'Asakt'tha lui était revenu à l'esprit, comme une barque oubliée déchire un voile épais de brouillard. Il en avait d'abord aperçu l'ombre indistincte, puis s'était souvenu des premières visites qu'il avait faites des "Enclos". On lui avait expliqué, avant son voyage et à la manière d'un conte, ce qu'étaient ces lieux stupéfiants, au Sud, où l'on enfermait des monstres, des agents de Sargeras Lui-même. Il avait découvert avec angoisse et frayeur ces camps où l'on retenait les orcs, l'épaule serrée contre les hanches de son Père. Il avait compris la nature d'un mal que nul mot ne saurait décrire. Mais il avait appris également ce qu'était le sens de l'honneur et rencontré une valeur qu'il pensait strictement consignée à la Veille de Strom. Le moindre des orcs valait cinq hommes courageux au combat, et les plus valeureux pouvaient en jeter dix à terre. Il avait aussi croisé et apprécié Shaenth'ak, entendu la rumeur au sujet d'un guerrier incomparable, qu'on nommait Thrall. Enfin, alors qu'il s'apprêtait à repartir, un murmure effrayé lui apprit la réputation d'une vieille femelle orque. On disait d'elle qu'elle était immortelle, que son pied gauche se tenait dans le monde des Esprits et des Elements, et que d'une main elle commandait à Ceux Qui n'Ont Qu'un Souffle, les faiseurs de temps. Tout ce tumulte superstitieux avait étonné Assahab, l'avait fait sourire, même. Mais le nom mythique d'Asakt'tha s'était logé au plus profond de son esprit, et le temps n'avait pas estompé cette empreinte qui le faisait à présent vibrer d'espoir.

N'y tenant plus, Assahab s'arracha à son lit de paille, grommelant de douleur. Son dos le faisait encore souffrir, mais le breuvage qu'on lui avait administré commençait à faire effet. Ses membres baignaient dans une torpeur qui contrastait fortement avec l'agitation oppressante qui accaparait son esprit. Les cendres étaient froides et la nuit desserrait son étreinte implacable, baignant le plateau d'une lumière grise. Enfin Shaenth'ak se dressa, gonflé d'honneur. Cet orc aurait inspiré le respect à n'importe quel vaillant combattant humain. Il s'adressa à Assahab, d'une voix lente, mesurée et sombre.

« Alamaneth, je comprends ce que tu cherches à obtenir, mais Asakt'tha n'y consentira pas. Son monde n'est pas le tien. Elle est liée aux esprits, et toi à la terre de tes ancêtres, et au poids des obligations qui pendent à ton cou. Elle refusera de te recevoir, et tu seras broyé si tu t'entêtes. Suis mon conseil, et rentre honorer tes devoirs auprès de ceux qui te suivent et t'estiment. Ne te noie pas dans le remord, tu as fait ce que nul autre n'aurait fait, mais c'est la raison et la sagesse qui t'ont guidé, et c'est la fierté qui devrait couler dans tes veines. Tu es voué à la destruction si tu continues ainsi à te blâmer pour avoir suivi la voix de vos Fondateurs.

Ton Père m'a autrefois longuement parlé de votre Ordre, de ce que vous nommez l'honneur, de vos aspirations. J'ai su les comprendre, car elles ne sont pas si éloignés de nos convictions. Elles sont empreintes des voix et des marques qui émanent du monde qui nous berce et nous engendre. Mais toi, crois-moi, tu poursuis une chimère, un animal monstrueux qui a déjà failli te dévorer, autrefois. Laisse-la reposer, où qu'elle se trouve. Ta fidèle jument t'attends, au dehors, va, caresse son flanc et accepte l'apaisement qu'elle te prodiguera. Puis, cesse d'y penser, simplement, et accomplis ce pour quoi tu es né.


Le Grand Commandeur eut un mouvement d'humeur. Il répondit, serrant les dents :

- J'ai fait ce que tu décris, je me suis refusé à y penser, et pourtant je ne peux pas m'en défaire. Ce souvenir revient, il est obsessionnel, et me ronge aussi sûrement que la gangrène s'empare d'un bras.

- N'en n'as-tu jamais reparlé avec tes Pairs, les plus proches de tes dignitaires ?, tenta Shaenth'ak d'une voix pesée.

- J'ai abordé le sujet, une fois, et une seule, avec ma soeur. Tu l'as rencontrée, lorsqu'elle était plus jeune. Elle n'a guère changé. Sèchement, elle a rejeté l'idée même de mes regrets, les a jugés indigne de mes devoirs. Peu importe ce qu'elle croit, peu importe qu'elle glorifie ce que tout mon être abhorre... J'irai voir Asakt'tha, ma décision est prise. J'ai simplement besoin que tu me dises comment la trouver.

- Je te le répète, elle ne se montrera pas. Rentre chez toi, et honore ce Père qui a placé toute sa confiance en toi.

- Par la Lumière, cesse d'invoquer mes devoirs et dis-moi pour l'amour de ce qui t'es cher d'où je peux l'appeler ! L'honneur, les devoirs ! Que n'ai-je donc abandonné ces illusions quand il était temps encore ! Que suis-je donc encore sinon une incarnation dépossédée de sa substance. Il n'y a pas un souffle d'air qui m'appartienne encore ! Il n'est pas une parole que mes lèvres forment qui soient encore le reflet de mes pensées. Regarde-moi, Shaenth'ak, observe ce cou solide, observe la résolution de mon oeil, les traits froids de mon visage ! Réjouis-toi donc devant cette main assurée qui gouverne ses sujets et incarne la sagesse ! Observe et applaudit donc ce masque creux, comme tous ces fous qui me suivent sans me connaître ! Comme tous les autres !

Tout mon corps incarne le Commandement, la Marque pend fièrement à mon cou ! Mais ce n'est plus mon cou, ce n'est plus mon corps, à peine suis-je encore une ombre qui cherche douloureusement son propre souvenir ! Le Grand Commandeur a fait impression à la Tombée de l'Hiver, mais moi je n'en suis jamais parti ! Mon esprit, mon coeur et ma raison sont restées enfouies là-bas! Alors, dis-moi où elle est, enfin, par la Lumière, par Elune, par Thrall ! Une dette d'honneur pend encore au-dessus de ta tête, rachète-là, enfin !


Assahab avait crié, et avait frappé le sol d'un violent coup-de-poing. Son visage noyé de larmes exprimait une colère réelle, ses membres tremblaient. Shaenth'ak secoua sobrement la tête, et haussa les épaules avec tristesse.

- Ne demandez pas la sagesse au plus sage des humains.

Assahab se rassit, prostré. Il s'avisa de ce que sa main était en sang, mais l'extrême confusion qui régnait dans son esprit l'empêchait d'y penser ou de s'expliquer comment cela s'était produit. Les mots de l'Orc n'étaient au fond qu'un écho de sa propre pensée, qui luttait vainement pour le rappeler à la raison. Il se devait de reculer, de rentrer à Hurlevent, la Marque s'enfonçait à chaque instant dans sa poitrine pour le lui rappeler, étreignait son cou comme un sinistre présage de la folie qu'il commettait.

La démesure et l'irresponsabilité de son geste l'emplirent subitement d'effroi. Il fallait rentrer, à tout prix. On l'attendait, et ses tâches s'annonçaient d'autant plus écrasantes qu'il tardait à revenir. Le mouvement de sa poitrine se ralentit. Une dernière parole de Shaenth'ak, et ses projets s'évanouiraient. Tremblant d'espoir, il attendit, espérant la colère, espérant un nouveau refus, un dernier mot pour le convaincre. Il n'en fut rien.

- Qu'il en soit ainsi. Je vais t'indiquer où elle réside. Mais ne demande plus autre chose, et quitte ma demeure à l'instant, car j'égorgerai, et la jument, et le cavalier inconnu qui foulera alors mes terres.

La voix de Shaenth'ak était froide, et ses yeux absolument éteints fixaient avec chagrin le ciel naissant qui saluait les pâturages. Le coeur d'Assahab s'était glacé, arrêté par l'étreinte froide de la fatalité qui l'emmenait inexorablement vers sa perte. Il retomba sur sa paillasse, abattu, sachant, alors même qu'il souhaitait reculer, que son chemin le conduirait désormais inexorablement vers la Tombée.


***



- Oho ! Regardez-moi donc cela ! Notre vaillante petite tête blonde qui revient ! Avec une vraie blessure de guerre ! Es-tu venu réparer l'affront ? Ou mettre définitivement un terme à tes jours ? Non, laisse-moi deviner, ta Mère t'envoie à nouveau pour l'un de ces Exercices. Par ici, on appelle cela une punition ! Heureusement que tu as quelques amis au Cratère. Sinon, je crois bien qu'aujourd'hui je promènerais ta tête au bout d'une pique. Il est surprenant d'ailleurs que des voleurs de la pire espèce se soient montrés protecteurs avec toi...

- Perce-Neige... Venez... Je souhaite vous montrer quelque chose.

- Tu ne parles pas sérieusement...Je vais où je veux, et certainement pas en ta compagnie.

L'éclat froid du métal illumina la sombre ruelle. Assahab venait de retirer un sabre courbe de son fourreau, et le pointait en direction de la jeune fille. Perce-Neige se mit à suivre l'arme des yeux comme la proie guette l'attaque du prédateur. Une dague se retrouva instantanément dans sa main.

- Tu cherches les ennuis avec obstination, mhh ?. Lâche cette chose, elle est bien trop lourde pour toi.

Le sabre du garçon tournoya au-dessus de sa tête et devant lui avec virtuosité. Le Haut-Capitaine lui avait appris quelques passes d'armes qu'il espérait suffisantes pour intimider la jeune fille. La voix mutine et ironique de cette dernière le fit rougir, et il sentit la honte battre ses tempes alors qu'elle battait des mains.

- Magnifique ! Un chiot dressé à faire des tours. Bien. Monseigneur est tout à fait terrifiant. Je le conjure de m'épargner ! J'accéderai bien entendu à son souhait ! Où Monseigneur souhaite-t-il m'emmener ?

Assahab baissa sa garde. La désinvolture de Perce-Neige le désarmait totalement.

- Sur les hauteurs bordant Lordaeron, venez, je vous en conjure.

- Est-ce dangereux ?

- Aucunement.

- Cela promet d'être très ennuyeux, dans ce cas.

La dague disparut néanmoins aussi rapidement qu'elle s'était glissée dans la main de Perce-Neige, sans qu'Assahab put déterminer l'emplacement de sa cachette. Lentement, les deux jeunes gens s'avancèrent dans les rues de Lordaeron. Assahab ouvrait la marche, d'un pas rapide, s'assurant régulièrement qu'il était toujours suivi. Perce-Neige emboîtait le pas, sans entrain, jurant lorsqu'on la bousculait et bousculant elle-même plus souvent que de raison, avec un certain plaisir, semblait-il. Bien vite, les deux Portes Monumentales de la Cité apparurent, grande ouvertes, protégées par quelques Gardes. Assahab s'arrêta net lorsqu'il vit que ces derniers menaient une vive discussion avec des Epées Protectrices qui revenaient d'une patrouille et s'attardaient en bons mots d'un humour très militaire.

- Eh bien, sommes nous arrivés ? Non ? Qu'attends-tu ?

La voix impatiente de Perce-Neige, criarde et sans souci de discrétion, attira l'attention des gardes, et cinq hommes en plaque détournèrent leur regard pour observer la petite tête qui parlait avec tant de vigueur juvénile. Leur regard ne trouva qu'Assahab, et les deux Epées s'inclinèrent, instantanément, le poing sur le coeur, puis claquèrent des talons.

« Nos plus sincères salutations, Monseigneur Thivaël.

- Bonjour, bonjour Epée Lordrhin, bonjour, Epée Esopseth, répondit avec empressement le jeune garçon.

Il s'était incliné autant par respect des traditions que pour éviter qu'on ne remarquât sa gêne. Personne ne savait qu'il était ici, et surtout, personne ne devait s'imaginer qu'il était retourné à la rencontre d'une chapardeuse notoirement célèbre dans la Cité et renommée au Cratère. Il constata avec surprise qu'Esopseth et Lordrhin semblaient encore bien plus confus que lui de se retrouver ainsi nez à nez avec le fils d'un haut dignitaire de l'Ordre. Assahab comprit qu'il tenait là une chance de s'en débarrasser.

« Il est fort tôt encore ! Le Capitaine sera heureux de savoir ses ordres exécutés avec autant de diligence. Peut-être vous rendiez-vous au rapport ? Ne vous laissez pas retarder, en ce cas. »

Esopseth devint écarlate, et Lordrhin s'affaissa en toussant, épongeant son front perlé de sueur. Les deux gardes s'observèrent un instant, chacun intimant à l'autre de prendre la parole. A ce jeu de regard, Lordrhin fut perdant, et sa voix de clairon explosa contre le pavé :

- C'est exactement cela, Monseigneur. Nous nous rendions à la Grande Demeure, pour notre rapport. Sur le chemin, nous n'avons pas voulu négliger les informations que les Gardes Royaux auraient pu nous fournir. Leur déposition est d'ailleurs fort importante, et leurs dires doivent être rapportés au Capitaine Tisthëm sur l'heure.

Assahab hocha la tête en signe de compréhension, et les deux gardes s'effacèrent, dans un claquement de bottes. Il se retourna vivement. Perce-Neige avait disparu. Dépité, il s'en fut seul vers les hauteurs, le coeur empli d'une tristesse qu'il avait peine à s'expliquer.

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MessageSujet: Re: La Tombée de l'Hiver. II. Asakt'tha   Mar 14 Aoû - 15:36

3.2. Les Hauteurs (partie 2)
[HRP] Suite et fin [/HRP]

***




« Tu trouveras Asakt'tha au sommet de la Colline des Etranglés. Prends au sud, contourne la Croisée. Contourne-la de loin, même le blason des Quatre Familles ou la Marque ne sauraient t'éviter les flèches mortelles des gardes. Continue, toujours vers le sud, jusqu'à Mille-Pointes. Evite les routes, à tout prix, rase les montagnes, ne te fait pas repérer. Les espions sont pendus au bout d'une corde avant qu'on ne s'attache à leur identité. Lorsque tu apercevras les engins ascensionnels dont se servent les Taurens, bifurque vers l'Est, vers les forêts de lianes et de ronces. La végétation recouvre absolument tout, là-bas. Observe bien le sol, tu y trouveras des traces du chemin que tu devras suivre. Il te faudra te hâter, la nature est vivante, et dangereuse, par là-bas. Elle protège farouchement la demeure d'Asakt'tha. Ta route s'élèvera, et lorsque tu seras parvenu sur un plateau parsemé d'arbres noueux et parcouru par un vent violent, tu pourras te considérer comme arrivé. Il te suffira de l'appeler.

- Comment l'appeler ?

- Qu'en sais-je... Le respect nous interdit d'aller violer le secret de sa demeure. C'est un affront dont notre honneur ne se relèverai pas. Seul un homme totalement fou oserait se rendre sur la Colline des Etranglés.

- Peu importe, je trouverai.

- Tu ne trouveras rien...Pars à présent, et oublie mon existence.



***



Assahab arriva enfin au bout du petit sentier de terre qui serpentait jusqu'au plateau. Les lieux ressemblaient à une immense plaine, suspendue à un souffle du ciel, où les pâtures résignées s'inclinait devant la férocité majestueuse du vent qui ne cessait jamais ses caresses, par ici. Il chercha du regard le petit cercle de pierre qui se trouvait sur sa droite, en conçut comme à chaque fois une vive émotion en le retrouvant. La Balance avait souhaité commémorer ici la profession de foi antique du Serment des Quatre, et avaient reproduit fidèlement le célèbre Cercle d'Alamaneth. Le monument était d'une simplicité désarmante, et sa présence échappait au voyageur peu attentif et non averti. Quelques pierres irrégulières et plates s'étendaient en formant un cercle de vingt mètres de diamètre, environ. Il n'y avait rien de plus. D'ici, Assahab pouvait d'un seul coup d'oeil embrasser la ville, gravir par-delà ses murailles d'ocre pour retrouver la rutilance de la Grande Demeure ou des Palais Royaux, les hautes tours des quartiers arcaniques et les larges places garnies de fontaines et de statues illustres.

Sa respiration fut coupée court par le fil tranchant d'une dague qui se pressa contre son cou, et un souffle chaud murmura dans son oreille.

« Monseigneur Thivaël, mhh ? Un Pair des Quatre Familles ? A quel jeu joues-tu, tête blonde ? Tu souhaitais peut-être m'emmener jusqu'au milieu d'une belle pièce cernée de barreaux ? C'est ainsi que procèdent vos Pairs, hmm? Mais non, ne secoue pas la tête, tu vas te couper...C'est bien ici que tu voulais m'emmener, n'est-ce pas ? Ce qui me chagrine, ce qui je ne comprends pas, c'est que je n'ai trouvé personne, pas de gardes tapis dans les herbes, pas de lunette braquée vers ce plateau depuis les murailles. Nous sommes absolument seul. Es-tu totalement fou?»

Assahab chercha à se débattre, mais l'étreinte sanglante qui embrassait son cou se resserra pour lui faire comprendre qu'il s'agissait d'une bien mauvaise idée.

« Eh bien, réponds ! Tout Monseigneur que tu es, ton sang ne coule pas moins bien qu'un autre ! Que faisons-nous ici?»

Le doigt tremblant du jeune garçon indiqua la Cité de Lordaeron, mais sa frayeur était telle qu'il ne pouvait dire un seul mot. Perce-Neige relâcha brutalement son étreinte, repoussant le jeune homme loin d'elle. Assahab déglutit, et observa la jeune fille avec un regard ou la terreur se mêlait à la curiosité.

« Quoi, tu m'aurais emmené jusqu'ici pour me montrer la ville ? »

Les joues du garçon rougirent et il hocha la tête, penaud. Enfin, il parvint à balbutier une réponse.

« Dans moins d'une heure, le Soleil sera au plus haut point de sa course. Lorsque cela advient, les murs se parent d'une couleur rouge et si vive qu'elle en semble irréelle. C'est d'une beauté tout à fait confondante. »

Perce-Neige, qui avait jusque-là froncé les sourcils, faillit trébucher d'étonnement lorsqu'elle saisit les propos et les intentions du garçon. Elle crut un instant devoir le tuer sur-le-champ, mais l'autre ne bougeait pas, et tentait même à présent un sourire timide. Elle l'observa un instant, fit un pas en arrière, et posa ses mains sur ses joues écarlates en maugréant :

« Tu n'es qu'un stupide gamin, tête blonde. »



***



Les hennissements de Dun'Galaad résonnèrent encore quelques minutes dans les oreilles de Shaenth'ak, puis le silence se fit. Ecrasé par l'immensité de la plaine qui l'entourait et le noyait, les yeux humides de l'Orc contemplèrent un instant la poussière volatile dérangée par les sabots de la jument.

Tout était différent, autrefois...

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MessageSujet: Re: La Tombée de l'Hiver. II. Asakt'tha   Lun 5 Nov - 18:54

4. Asak'tha

Le Porteur de la Marque tira fermement la bride de Dun*Galaâd. L*animal s*arrêta docilement, sans heurt, se détournant légèrement pour échapper aux raffales violentes qui soufflaient sur la plaine, battant inlassablement les rares herbes fauves qui s*aggripaient encore à la terre hâlée. Assahab avait suivi scrupuleusement les recommandations de Shaenth*ak. Durant son voyage, il s*était écarté autant que possible des grandes voies qui menaient à la Croisée et leur avait préféré les petits sentiers escarpés qui serpentaient dans les collines. Le cheval glissait fréquemment sur le sol poussiéreux, et le Porteur de la Marque avait très vite pris le parti d*avancer avec lenteur et prudence. De fait, ils n*avait dépassé Cabestan qu*au matin du troisième jour, sans avoir rencontré ni s*être fait remarquer de personne. Tout au plus le vent avait-il apporté quelquefois la rumeur incertaine de cors et de tambours, et le scintillement de la route lointaine s*était-il voilé parfois de poussière, soulevée par quelque patrouille montée.

En d*autres temps, Assahab aurait vraisemblablement été saisi d*intérêt devant ces différents mouvements, à l*écoute de ces échos de guerre, dans une région si vitale pour l*avenir des Quatre Familles, pour l*avenir des races Alliées et de l*ensemble des clans de la Horde. Mais depuis qu*il avait posé le pied hors de la cahute de son vieil ami Orc, sa raison toute entière semblait avoir disparue, étouffé par le tumulte incessant des souvenirs qui affluaient sans cesse et tourmentaient douloureusement ses sens. C*étaient toujours les mêmes images qui encombraient sa mémoire, hurlaient dans son crâne, lui intimaient implicitement d*aller de l*avant. Il ignorait absolument depuis combien de temps il était parti d*Hurlevent, et ce détail ne l*intéressait plus d*ailleurs, pas plus que le sort de l*Ordre vénérable qu*il dirigeait. Il pensait d*ailleurs être devenu totalement fou, et se laissait guider à présent comme un esclave enchaîné, traîné par une réminiscence insupportable qui pourtant lui semblait douce, pleine d*espoir et même délectable comparée à ce devoir abhorré qui l*avait construit toute sa vie durant.

Il leva les yeux. La Colline des Etranglés se dressait devant lui, enfin, au sud, et de part et d*autre on pouvait nettement deviner les pics singuliers et branlants de Mille-Pointes, comme autant de colonnes entourant la coupole d*un temple. Les lieux étaient loin d*être pittoresque, et la colline elle-même semblait parfaitement ordinaire, d*altitude modeste, horriblement banale même comparée à l*importance particulière qu*elle revêtait pour le Porteur de la Marque. Ce dernier s*en était forgé une image démesurée, fantastique et angoissante, hors du temps et de l*espace, et à présent qu*il n*avait devant lui qu*une pente douce et régulière, à peine mouchetée par quelques ronces et que les oiseaux survolaient nonchalamment sans être aucunement foudroyés, il se sentait vaguement déçu. Finalement, agacé par sa naïveté, il descendit de sa monture, ajusta le ceinturon qui portait son épée, et s*avança dans l*intention ferme de gravir sur-le-champ cet escarpement.


***



- Tu as perdu la raison. C*est bien ça. Je ne vois que cette seule explication. Stupidités, et gamineries. As-tu seulement réfléchi que ce que tu te proposes de faire est parfaitement irréalisable ? Ou cherches-tu donc à me torturer, alors, ou à m*humilier peut-être ? Tout juste réussiras-tu à m*amener à un degré de rage tel qu*il me faudra me résoudre à trancher enfin cette petite gorge palpitante ainsi qu*à ta désuète assemblée de vieillards !

Perce-Neige s*était vivement relevée, et dominait à présent Assahab de toute sa stature. Elle arborait son regard le plus terrifiant, et sa posture se voulait menaçante. Mais le jeune homme continuait à lui sourire, les joues rouges et les lèvres entrouvertes. Il la connaissait maintenant depuis trop longtemps pour se méprendre sur la joie et l*espoir dissimulés que cachait cette voix légèrement rauque qui lui promettait la mort.

Une idée simple et fulgurante était venue au jeune Pair le matin même, et son c*ur s*était immédiatement emballé, tout à la joie de sa nouvelle résolution. Il décida d*ailleurs d*en faire part immédiatement à Perce-Neige, cet esprit sauvage et pourtant altier qui le possédait irrémédiablement sans aucune explication plausible. Son accession officielle au grade de Plume Protectrice, les charges qui s*accumulaient sur ses jeunes épaules, ou la promesse de plus hauts desseins qui se profilaient n*avaient rien changé, et ne l*avaient pas éloigné des visites quotidiennes qu*il rendait à la jeune femme. Bien au contraire, il attendait fébrilement, chaque jour, qu*on lui donnât congé n*eut-ce été que pour une seule petite heure, guettant la moindre occasion de s*échapper des allées graves et silencieuses de la Grande Demeure pour aller à la rencontre de ce sourire effronté, de ces manières si inhabituelles qu*il trouvait pourtant tellement charmantes. Il arrivait parfois que Bahan, en sa qualité de Père et de maître en diplomatie aussi brillant qu*implacable, le retînt plusieurs jours durant. Les voyages eux-mêmes devenaient fréquents, et il en concevait à chaque fois une tristesse toujours plus grande, presque insupportable.

Depuis tous ces mois que durait son idylle, il avait jalousement gardé son secret, non tant par honte ou par peur que par égoïsme, et parce qu*il croyait goûter par là quelqu*action chevaleresque, comme il avait déjà pu en lire dans les Archives de l*Ordre. Il était pourtant difficile de se méprendre devant l*insouciance du jeune homme lorsqu*il franchissait invariablement le seuil de la Demeure, comme saisi de béatitude, où lorsque quelques heures plus tard ses yeux pensifs s*attardait sur le Dôme d*Anmar. Les rumeurs allaient bon train, des regards grivois le suivaient toujours avec intérêt, et l*on racontait nombre d*histoires exubérantes à son sujet. Une pléthore de valets se targuaient déjà de l*avoir suivi et dispensaient l*identité de la mystérieuse maîtresse en échange de quelques piécettes. Il semble même que certains de ces laquets devinrent notablement aisés, tant la hardiesse de leur hypothèse excitait les esprits et incitait les bourses à se délier. Il faut dire pourtant que si Assahab n*avait pas même remarqué ce chahut mondain que chacun amenait avec lui comme autant de breloques, il était resté suffisamment précautionneux pour distancer et perdre n*importe quel valet qui aurait tenté effectivement de le suivre. Ainsi, le lieu de leurs rencontres était-il heureusement resté secret.

Ce matin même, pourtant, Assahab avait été saisi d*une révélation qui lui sembla si évidente et si immédiate qu*il ne put délayer le moment d*en discuter. Très rapidement, les moyens habituels avaient été pris pour prendre contact, et la rosée glissait encore doucement le long des herbes printanières lorsque les deux amants se rejoignirent dans une clairière oubliée et bénie d*eux seuls. Perce-Neige avait immédiatement froncé le sourcil devant le feu ardent qui traversait le regard de son ami, et l*avait interpellé d*un air malicieux.

« Voilà Monseigneur qui s*en va trois jours, plume à la main, dans quelque contrée du sud, et nous revient fier comme un lion, à croire qu*il a soumis une région entière à son incomparable puissance ! »

Assahab n*avait pas répondu tout de suite. Il avait semblé ému et comme hésitant. Enfin, d*un ton qui s*affermissait au fur et à mesure qu*il épanchait enfin le vacarme remuant de ses idées, il décrivit ses intentions à sa compagne.

« Aurais-je rasé l*ensemble de nos ennemis que ma bouche n*aurait pu se défaire du goût amer qui l*accompagne dès que je suis forcé de quitter Lordaeron. Tiens, sais-tu où j*étais ? Non pas au sud, comme tu le disais, mais plutôt au Nord, en ambassade chez les Hauts-Elfes * les Elfes de Sang voilà comment ils souhaitent se voir appelés à présent. Et le croiras-tu, il est fort probable qu*ils me reçoivent la prochaine fois dans leur Capitale. Sais-tu que leurs portes nous étaient autrefois grandes ouvertes, que les suivants d*Arathor étaient accueillis comme des alliés, et que nous pouvions même envoyer nos étudiants parfaire leurs connaissances auprès de leurs plus grands arcanistes ? Aujourd*hui, c*est à peine s*ils ne nous refoulent pas par les armes. Un mal insidieux s*est emparé d*eux, une soif qu*ils ne pourront jamais assouvir. Et la Lumière sait que les assoiffés ne font pas de bons compagnons, et qu*ils tueraient leurs plus fidèles amis pour une simple goutte d*eau * ou de sang. Mais cessons de parler de telles choses, elles ne m*intéressent pas présentement, et je voulais discuter d*autre chose, précisément, d*un sujet de la plus haute importance, et peut-être obtenir ton approbation, si la Lumière en décide ainsi* »

Assahab s*interrompit et pressa Perce-Neige du regard. Celle-ci lui fit simplement signe de continuer, avec impatience, grommelant qu*il était préférable de laisser la Lumière en dehors de cette histoire.

« Tu n*aimes pas les long discours, et tu as raison d*ailleurs. La vérité est simple, immédiate, et seule la fourberie s*entoure d*un voile de complexité pour cacher sa vraie nature. Mais écoute ce que j*ai à te dire, en peu de mots. »

Le jeune homme rougit, et se tut, tant qu*il le put, ne reprenant la parole qu*à l*instant même où il sentit la patience de son interlocutrice définitivement épuisée.

« J*aimerais te présenter à l*ensemble des Pairs, dès la prochaine session du Concile, et si tu es d*accord, je demanderai l*assentiment de l*assemblée pour que nous puissions prononcer nos V*ux, l*un envers l*autre. »


***


Assahab s*effondra subitement à genou, se tenant la tête. A mesure qu*il gravissait la colline, ses souvenirs se faisaient encore plus pressants, plus désordonnés, comme palpables, tous terribles, et le faisaient passer d*une joie extrême au plus profond des malheurs en un instant, l*empêchant de réfléchir, oppressant sa respiration. Il comprit que quelque chose de confus se passait, d*incroyable, et qui augmentait son désespoir. Tout ce dont il se rappelait semblait ici accentué si nettement que cela se confondait avec la réalité. Les contours nets de la colline se fondaient avec la splendeur architecturale de la Grande Demeure, l*odeur des ronces en décomposition flottait dans ses couloirs, entre ses colonnes et l*air du soir naissant lui rappelait pourtant nettement les allées du Grand Hall de la Plume, le temps lui même semblait hésiter dans sa course. Déjà, Assahab s*était complètement effondré, et sentait par intermittence le goût âcre de la terre sale qui entrait dans sa bouche. Les souvenirs déferlaient encore, sans discontinuer, il vivait une fois, il vivait cent fois les mêmes récits, ses lèvres usées égrenaient inlassablement les mêmes paroles, honnies ou aimées. Sa raison le quitta enfin complètement, et avant de sombrer dans l*inconscience, il crut simplement entendre une voix inconnue, douce et aérienne, comme veloutée, assurément celle d*une jeune femme, qui murmurait distinctement dans un Commun parfait, avec une bienveillance qu*Assahab ne mit jamais en doute :

« L*esprit humain ne peut s*absoudre du temps. Il n*est pour lui qu*une seule pensée, qui ne peut naviguer qu*à un seul endroit. Chercherait-il à s*élever vers Ceux Qui n*Ont qu*un Souffle, qu*il serait écrasé entre deux murs, et mourrait avant même sa naissance. Tu te relèveras près de ta jument. Elle est plus sage que toi, laisse-là te conduire. Ne reviens plus. »

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